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Après la diffusion d’un film anti-IVG, un slogan féministe récupéré par les anti-vax

Publié le

par Pauline Ferrari

© Michel GILE / Getty Images

La diffusion du film évangéliste Unplanned en prime time a provoqué un tollé sur la Toile.

La polémique enflait depuis plus d’une semaine : la chaîne C8 a diffusé ce lundi, en prime time, un film ouvertement anti-avortement, Unplanned. Le pitch ? Une ancienne directrice d’une clinique du Planning familial pratiquant des interruptions volontaires de grossesse devient… militante anti-avortement, après avoir vu un fœtus se débattre avant d’être aspiré.

Au-delà de l’inexactitude scientifique et médicale de nombreuses scènes (marres de sang à chaque avortement, fœtus pouvant ressentir la douleur…), le film entend montrer que les femmes peuvent "retourner dans le droit chemin", c’est-à-dire refuser l’avortement. Si Unplanned est un film conservateur évangéliste tout droit venu des États-Unis, où le droit à l’avortement est encore fortement menacé, en France, ce type de film peut être considéré comme un délit d’entrave à l’IVG.

Ce délit réprime la désinformation sur le sujet, avec des peines qui peuvent aller jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende. Selon Sarah Durocher, co-présidente nationale du Planning familial, qui s’est exprimée ce lundi sur Franceinfo, ce film contient "énormément de désinformation et un message très négatif sur ce droit fondamental".

Quand les anti-vaccinations récupèrent un slogan féministe

À la suite de la diffusion sur C8 de ce film, de nombreuses personnes, des personnalités politiques comme des anonymes, se sont exprimées pour rappeler le caractère fondamental du droit à l’avortement, avec le hashtag #MonCorpsMesChoix, slogan féministe utilisé dans les années 1970 dans la lutte pour le droit à l’avortement pour toutes.

La candidate à la primaire d’EELV Sandrine Rousseau a ainsi souligné que "nos corps nous appartiennent. L’avortement fait partie de la vie des femmes". La ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Élisabeth Moreno, s’est également exprimée : "Progrès pour notre société, le droit à l’avortement est un droit fondamental et inaliénable pour toutes les femmes", a-t-elle déclaré sur Twitter, avant d’ajouter que la fiction diffusée par C8 allait "à l’encontre de nos valeurs".

"En acceptant de diffuser ce type de programme", C8 "se rend solidaire des mouvements anti-choix et se rend coupable du délit d’entrave condamné dans notre pays", a estimé le ministère délégué à l’Égalité femmes-hommes dans un communiqué, soulignant que le film "met avant tout en avant des contre-vérités scientifiques et induit inexorablement le spectateur en erreur".

De fait, le hashtag #MonCorpsMesChoix a rapidement gagné en popularité sur les réseaux sociaux, rassemblant militantes féministes et associations, protestant contre la diffusion du film. Nombre d’entre elles ont rappelé le caractère fondamental du droit à l’avortement, permis par la loi Veil de 1975. Problème : une partie du succès de ce hashtag repose sur sa récupération par les militants anti-vaccination, comparant le choix des femmes à avorter ou non à celui de se faire vacciner.

En moins de quelques heures, le slogan féministe a donc été récupéré par tout un pan des militants anti-vaccin sur les réseaux sociaux, estimant hypocrite le choix accordé aux femmes sur l’avortement, mais pas celui de l’État sur la question de la vaccination. Ces militants estiment qu’avec la généralisation du pass sanitaire, la vaccination contre le Covid-19 devient quasi obligatoire, menaçant leur liberté de choix. Un parallèle plus que douteux, et une récupération qui a fait bondir de nombreux internautes.

Sur Twitter, de nombreux militants anti-vaccination ont ainsi répondu au tweet d’Élisabeth Moreno, l’accusant d’un double discours hypocrite quant à la politique vaccinale du gouvernement. Très vite, le slogan "Mon corps, mes choix" s’est retrouvé dans du contenu anti-vaccination et anti-gouvernemental, totalement repris pour s’opposer à la vaccination contre le Covid-19 et l’instauration du pass sanitaire. La diffusion du film Unplanned a aussi été l’occasion pour de nombreux internautes anti-avortement de cracher leur dégoût, non sans violence et misogynie.

Le CSA saisi par les associations féministes

De leur côté, de nombreuses associations et organismes féministes ont appelé à signaler le programme auprès du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) sous motif de délit d’entrave à l’IVG. Des liens pour signaler le programme font le tour des réseaux sociaux. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a indiqué avoir reçu plusieurs saisines concernant ce programme et annoncé qu’il allait instruire ce dossier.

L’affaire fait scandale dans la presse, énième tollé d’une chaîne de l’empire de Vincent Bolloré, qui dirige désormais le groupe Canal+. Ces derniers mois, de nombreux licenciements de journalistes, animateurs et humoristes dans les différentes chaînes et filiales du groupe font craindre une disparition de la liberté d’expression et d’avis divergents ou critiques à Vincent Bolloré. 

De plus, le film n’a pas eu un grand succès auprès du public : selon Médiamétrie, Unplanned a réuni devant C8 en moyenne 304 000 téléspectateurs, soit une part d’audience (PDA) de 1,5 %, un score bien inférieur à celui réalisé par sa concurrente W9 avec Les Douze Travaux d’Astérix (4,8 % de PDA, en moyenne plus d’un million de téléspectateurs).