(Photo by RYAD KRAMDI / AFP)

Témoignage : je suis algérienne et mon pays ne risque (toujours) pas de changer

Dans les années 2000, Sophia et sa famille ont fui l'Algérie après des années de répression et d'entraves à leurs libertés.

(Photo by RYAD KRAMDI / AFP)

Ce mardi, je me suis étouffée avec mon café. Sur France Inter, j’entends Léa Salamé qui interroge Benjamin Stora : "Poussée de fièvre ou mouvement conjoncturel ?", "Y aura-t-il un printemps algérien ?", "Les Algériens se soulèvent pour la première fois, comment l’expliquer ?"

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Mon sang n’a fait qu’un tour…

Je suis née en Algérie en pleine décennie noire. J’ai passé les premières années de ma vie dans la crainte de mourir. Mes premiers souvenirs étaient ceux-là : des villages brûlés, des exactions, des enlèvements. Une mémoire algérienne traumatique dans un pays qui, depuis l’indépendance, n’a jamais connu aucune expérience politique allant dans le sens de la démocratie. Malgré le danger, la menace et le spectre de la mort quotidiens, je me souviens que la résistance s’organisait quand même en démultipliant les formats : grève du cartable, Printemps Berbère, boycott des élections, toujours dans le souci d’être dans la contestation pacifique. Chaque fois, ça finissait dans un bain de sang.

Face à la menace, face à la mort, nos parents nous enseignaient cette phrase en kabyle : "Anarez wara neknou", littéralement : "plutôt mourir que plier". C’est devenu un slogan contre la dictature qu’a installé Boumédiène dont l’héritier direct n’est autre que Boutef.

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"Il est encore en vie Pokémon ?"

Pour continuer de nous maintenir sous domination, tout était permis. Je me souviens des incendies provoqués par l’armée qui menait une politique de la terre brûlée consistant à brûler les champs d’oliviers et de figuiers, ressources principales dans certaines régions. L’État ne donnait accès à l’eau du robinet qu’une fois par semaine, on nous apprenait à l’école comment être de bons petits musulmans dans des cours d’éducation islamique et on nous enseignait des chants patriotiques qui louaient l’Algérie.

Aujourd’hui, la moitié de la population algérienne a moins de 30 ans. La plupart d’entre nous n’avons connu personne d’autre que Bouteflika, "Pokémon", comme on l’appelle entre nous : parti unique, chaîne unique, pensée unique.

Au début des années 2000, il y a eu ceux qui sont restés et ceux qui ont fui, comme ma famille et moi, principalement pour la France. Lorsque nous sommes partis, la terreur s’est accrue notamment pendant le Printemps Noir de 2001 qui a coûté la vie à 2000 étudiants sortis dans la rue. Pendant ce temps-là, Boutef était occupé à mettre en place le projet de "Concorde nationale" : l’amnistie des miliciens du Front Islamique du Salut.

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On ironise souvent entre nous depuis quelques années quand on en parle : "Il est encore en vie Pokémon ?", "Est-ce qu’au moins il est au courant qu’il est président ?". Pourtant, on nous annonce un cinquième mandat. Moi, comme beaucoup d’autres Algériens, je refuse de parler de "campagne" puisqu’il n’y en a pas. C’est l’armée qui a mis Boutef au pouvoir et c’est l’armée qui l’y maintient.

On ironise oui, quand on en parle aujourd’hui, parce qu’on n’a pas d’autre choix… Aussi parce que j’ai le luxe aujourd’hui de ne plus y vivre, d’avoir sauvé ma peau et de pouvoir m’exprimer depuis l’autre côté de la Méditerranée.

J’ai peu d’espoir que ça change

Mais je suis triste. Triste depuis lundi notamment à cause de la façon dont les médias français couvrent le sujet et falsifient ce qui se passe, ce qui s’est réellement passé et les pincettes qui sont prises. Triste parce que la seule chose dont on parle c’est "la guerre civile", comme si nous étions de vulgaires sauvages qui s'étaient entre-tués alors que c’est un nettoyage ethnique qui s’est opéré. Triste parce qu’on fait passer comme message que les Algériens ont été dans un immobilisme et qu’on a accepté cette situation, alors que Dieu sait si on ne l’a pas ouverte au prix de nos vies.

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Triste pour le demi-million de nos frères et sœurs qu’on a nous a enlevés. Triste de voir que pour mes cousines et mes cousins restés là-bas il n’a y aucun autre avenir qu’être un "hittiste", autrement dit de tenir les murs H24. Triste parce que pendant que les Algériens hurlent "à l’aide", tout le monde détourne le regard, et ça ne date pas d’hier. Triste aussi parce que ce pays qui est le mien, dans lequel je suis née et ai passé mes premières années ne m’a jamais rien offert d’autre que d’être enfant dans le sang, enfant qui ne pouvait pas manger à sa faim, enfant occupé à aller chercher de l’eau à la fontaine et à qui on faisait apprendre des sourates dans une langue, qui, en plus, n'était pas la mienne.

Je suis effondrée d’entendre ce que ma famille sur place me raconte, la "hogra", "mépris" des trois millions d’Algériens qui occupent les rues. Mais, encore une fois, ils feront fi de tout ça, ils couperont les ondes pour empêcher que les informations circulent et comme d’habitude, si les gens ne se calment pas, ils enverront l’armée les calmer… À leur façon.

Tout est déjà écrit. La seule incertitude, c’est le chiffre qui sera choisi comme score en avril prochain.

Sophia, 25 ans, salariée, Paris

Ce témoignage provient des ateliers d’écriture menés par la ZEP (la Zone d’Expression Prioritaire), un média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans, qui témoignent de leur quotidien comme de toute l’actualité qui les concerne.

Par La Zep, publié le 01/03/2019

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