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Coup d’État, "désobéissance civile" : que se passe-t-il au Soudan ?

Publié le

par Pauline Ferrari

AFP

Après trente ans de dictature et un régime de transition mis en place en 2019, l’armée a pris le pouvoir.

Les tensions duraient déjà depuis des semaines. En début de semaine, l’armée soudanaise a arrêté la quasi-totalité des dirigeants civils, avec qui l’armée partageait le pouvoir depuis la destitution d’Omar Al-Bachir en 2019. Un coup d’État qui met en danger une transition amorcée après trente années de dictature. Le général Abdel Fattah al-Burhane, qui chapeaute la transition au Soudan, a annoncé lundi dissoudre les autorités, dont la quasi-totalité des membres civils ont déjà été arrêtés dans ce que les pro-démocratie ont qualifié de coup d’État.

En avril 2019, l’armée a mis fin à trente ans de pouvoir d’Omar el-Béchir sous la pression d’une mobilisation de masse. En août de la même année, le Conseil de souveraineté, composé équitablement de civils et de militaires, a pris la tête du pays, promettant les premières élections libres fin 2023.

Mais, lundi, le général Abdel Fattah al-Burhane est apparu à la télévision d’État, envahie plus tôt par les militaires, répétant qu’il souhaitait toujours "une transition vers un État civil et des élections libres en 2023", même si tous les dirigeants ont été relevés de leurs fonctions. Le gouvernement et le Conseil de souveraineté sont dissous, les préfets et ministres limogés et l’état d’urgence est déclaré dans tout le pays, a dit le général. Pour tenter d’expliquer son coup de force, le général Burhane a prétexté mardi le risque de "guerre civile", né selon lui d’une autre manifestation contre l’armée il y a une semaine.

Que s’est-il passé ?

Ce coup de force intervient dans un contexte de tensions exacerbées entre civils et militaires censés mener ensemble le pays vers des élections en 2023. Le pouvoir au Soudan est partagé depuis 2019 entre un gouvernement civil dirigé par M. Hamdok et le Conseil de souveraineté chargé de mener la transition post-Béchir. Mais l’alliance entre civils et militaires a fait long feu. Tandis que des manifestants campent depuis le 16 octobre devant le palais présidentiel à Khartoum pour exiger un transfert du pouvoir aux militaires, d’autres, partisans d’un régime civil, sont descendus par dizaines de milliers dans les rues de la capitale jeudi pour afficher leur soutien aux dirigeants civils.

Jusque-là lui-même à la tête du Conseil de souveraineté – la plus haute autorité de la transition composée de civils et de militaires –, M. Burhane a répété qu’il souhaitait toujours "une transition vers un État civil et des élections libres en 2023", même s’il a relevé tous les dirigeants de leurs fonctions. Outre la dissolution du gouvernement et du Conseil de souveraineté, il a annoncé le limogeage de préfets et ministres et déclaré l’état d’urgence dans tout le pays. Ces événements ont eu lieu alors que la quasi-totalité des dirigeants civils de la transition sont aux mains des militaires. "La plupart des ministres et les membres civils du Conseil de souveraineté ont été arrêtés […] par des forces militaires" avant l’aube, avait annoncé plus tôt le ministère soudanais de l’Information.

Parmi les dirigeants retenus figure le Premier ministre Abdallah Hamdok, emmené avec son épouse vers un lieu inconnu après avoir refusé de soutenir le "coup d’État" en cours. Il a été ramené chez lui mardi soir et reste "sous surveillance renforcée" au lendemain d’un coup d’État mené par le chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Burhane.

Le général Burhane avait bien tenté de rassurer mardi en assurant que le chef du gouvernement était à son propre domicile. Mais face aux appels incessants venus de nombreuses capitales, il a semblé céder en soirée. Mais alors qu’Abdallah Hamdok était tout juste revenu avec son épouse à son domicile, son bureau rappelait que "plusieurs ministres et dirigeants politiques sont toujours en état d’arrestation dans des endroits inconnus". Le bureau du Premier ministre a affirmé dans un texte publié en milieu de journée par le ministère "faire porter l’entière responsabilité de la vie d’Abdallah Hamdok à l’armée".

"Sauver" la révolution

C’est un "coup d’État militaire", a rapidement affirmé l’Association des professionnels soudanais, l’un des fers de lance de la révolte de 2019. Le bureau du Premier ministre a appelé la population soudanaise à "protester par tous les moyens pacifiques possibles" contre le "coup d’État". Avec le syndicat des médecins et des banques, l’Association des professionnels a aussi appelé à la désobéissance civile à Khartoum plongée dans le chaos, sans Internet et avec des rues noires de monde se demandant à quel nouveau rebondissement s’attendre dans un pays déjà secoué par un coup d’État manqué il y a un mois. Présents dans la rue dès lundi matin pour protester contre les arrestations, des manifestants "refusant le coup d’État militaire".

Des images de manifestants déterminés à ne pas abandonner la transition démocratique entamée après la destitution en 2019 du dictateur Omar el-Béchir circulaient sur les réseaux sociaux lundi soir. Des affrontements ont éclaté à Khartoum après l’allocution télévisée du général Burhane. Le ministère de l’Information a déclaré que des soldats avaient "tiré à balles réelles sur des manifestants opposés au coup d’État militaire devant le QG de l’armée". Trois manifestants ont été tués et quelque 80 blessés lorsque les militaires ont tiré, selon des sources médicales. "Le peuple a choisi un État civil" et "non un pouvoir militaire", scandaient les manifestants à Khartoum, où des barricades enflammées de pneus et de pierres coupaient des routes, essentiellement autour du QG de l’armée.

La tension était montée dernièrement entre les deux camps. Le 16 octobre, des pro-armée avaient planté leurs tentes devant le palais présidentiel, où siégeaient les autorités de transition. En réponse, le 21 octobre, des pro-civils étaient descendus par dizaines de milliers dans les rues du pays. Les manifestants veulent que l’ensemble des autorités civiles de transition soient réinstituées. Ils continuent donc de bloquer par milliers les principaux axes de Khartoum sous une nuée de drapeaux soudanais et aux cris de "Non au pouvoir militaire !".

En face, les forces de l’ordre, selon des militants, ont arrêté plusieurs dirigeants de partis politiques, attaqué des étudiants sur le campus de l’université de Khartoum et tiré des grenades lacrymogènes pour disperser des manifestants dans le remuant quartier de Bourri, dans l’est de la capitale. Après la proclamation de la "désobéissance civile", les manifestants veulent, disent-ils, "sauver" la révolution qui a renversé en 2019 le régime Béchir, tombé sous la pression de la rue et de l’armée.

Les forces de sécurité soudanaises ont multiplié mercredi les arrestations de militants et de manifestants et quadrillé Khartoum pour tenter d’en finir avec l’opposition au coup d’État du général Abdel Fattah al-Burhane. Le musellement de l’opposition s’est renforcé : l’un des leaders du plus grand parti du Soudan, l’Oumma, a été arrêté, de même que d’autres militants et manifestants qui bloquaient les principales avenues de Khartoum. Pour empêcher les manifestants de se regrouper, les forces de sécurité ont "enlevé toutes les barricades" de branchages, de pierres ou de pneus brûlés dans le centre-ville, a indiqué à l’AFP Hadi Bachir. "Et elles arrêtent tous ceux qui sont à leurs abords." Dans la nuit, elles ont tiré des grenades lacrymogènes sur les manifestants, après que quatre manifestants ont été tués et plus de 80 blessés lundi par des tirs des troupes, selon des médecins.

En défi au tour de vis, les militants ont appelé sur les réseaux sociaux à une "manifestation d’un million de personnes" samedi pour réclamer le transfert complet du pouvoir aux civils. Les manifestants soudanais disent qu’ils ne quitteront pas la rue avant la réinstitution d’un pouvoir civil, alors que depuis l’indépendance il y a 65 ans le pays a quasiment toujours vécu sous la férule de l’armée. Fin 2018 et 2019 déjà, font-ils valoir, ils avaient campé pendant des mois jusqu’à forcer l’armée à démettre le président Omar el-Béchir. Plus de 250 personnes ont péri dans la répression de la révolte.

C’est à Khartoum, et de loin, que la situation est la plus tendue. L’aéroport, en plein centre-ville et donc encerclé par manifestants et forces de l’ordre, doit rouvrir officiellement dans l’après-midi, mais aucune compagnie ne s’est jusqu’ici risquée à annoncer la reprise de ses vols vers ou depuis la capitale soudanaise où Internet est toujours coupé.

Quelles réactions à l’international ?

Alors que le Soudan venait tout juste de retrouver sa place dans le concert des nations après la mise à l’écart du général Omar el-Béchir en 2019, il risque d’être de nouveau isolé. Après le coup d’État, les États-Unis ont annoncé lundi la suspension de 700 millions de dollars d’aide à Khartoum, qui avaient retiré seulement fin 2020 le Soudan de leur liste des pays soutenant le "terrorisme". Mardi, l’Union européenne a menacé de suspendre son soutien financier si les militaires ne rendaient pas le pouvoir immédiatement. Le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a appelé la communauté internationale "à remettre la transition soudanaise sur les rails" et a enjoint au "rétablissement des télécommunications", largement coupées dans le pays lundi.

Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a, lui, dénoncé les "chefs militaires [qui] considèrent qu’ils ont une totale impunité, qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent car rien ne leur arrivera". Michelle Bachelet, la Haute-Commissaire aux droits humains de l’ONU, a dit craindre un "désastre" si "le Soudan revenait en arrière […] après des décennies de dictature". Le Conseil de sécurité de l’ONU a toutefois renoncé à dénoncer le putsch "dans les termes les plus forts", a assuré un diplomate à l’AFP.

Mardi, les ambassadeurs soudanais à Paris, Bruxelles et Genève (Suisse) ont dénoncé le coup d’État et proclamé leurs ambassades comme celles du "peuple et de sa révolution". Pour manifestants et experts, la possibilité d’un retour au règne sans partage des militaires est plus réaliste que jamais. La Ligue arabe s’est elle aussi dite "préoccupée" par les "développements" au Soudan, tandis que l’émissaire de l’ONU dans le pays a qualifié d'"inacceptables" les arrestations.

Seul Moscou a vu dans le coup de force "le résultat logique d’une politique ratée" accompagnée d'"une ingérence étrangère d’ampleur", dans un pays où Russes, Turcs, Américains ou encore Saoudiens se disputent l’influence, surtout sur les ports de la mer Rouge, stratégiques pour leurs flottes.

Face à ces critiques qui s’accumulent à l’étranger, le général Burhane a donné un gage de poids : il s’est engagé à respecter les accords internationaux signés par le Soudan, l’un des quatre États arabes à avoir récemment décidé de reconnaître Israël.

Konbini news avec AFP

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