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Antisionisme et antisémitisme : deux mots pour un même mal ?

En France, l'intégration de l'antisionisme à la définition juridique de l'antisémitisme fait débat.

(© Zanskar/Getty images)

"Barre-toi, sale sioniste de merde", "Sale sioniste de merde, tu vas mourir !", "Sale race !" : les injures balancées au visage d’Alain Finkielkraut le samedi 16 février par plusieurs gilets jaunes suscitent encore de nombreuses réactions.

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Alors qu’il rentrait chez lui, le philosophe et essayiste a été violemment pris à partie par certains manifestants, comme on peut le voir sur ces images filmées par le journaliste indépendant Charles Baudry.

Partout, des voix se sont élevées pour condamner l’agression.

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Emmanuel Macron a annoncé hier que la France allait adopter dans ses textes de référence une définition de l’antisémitisme élargie à l’antisionisme, dans un discours prononcé lors du dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), à Paris.

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Lundi 18 février, France info révélait que plusieurs députés s’apprêtaient à proposer un texte afin que l’antisionisme soit reconnu comme un délit, au même titre que l’antisémitisme.

Un groupe transpartisan, composé d’une trentaine de députés et dirigé par Sylvain Maillard (La République en marche, LREM), travaillerait sur la question depuis plusieurs semaines. "Ce n’est pas un texte de circonstance", explique le député joint par Konbini news. "Le timing n’est pas celui que l’on avait prévu", ajoute-t-il.

Le hasard de calendrier fait mouche. L’antisémitisme revient depuis plusieurs semaines en une de la presse hexagonale. Il y a notamment eu des profanations de symboles à la mémoire de Simone Veil et Ilan Halimi, ainsi que la publication de chiffres édifiants sur la flambée des actes antisémites en France : plus 74 % en 2018, passant de 311 en 2017 à 541 l’an passé.

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Mais l’idée de faire de l’antisionisme un délit au même titre que l’antisémitisme fait grincer des dents. Il n’y a qu’à parcourir les commentaires sous le tweet du député LREM. De nombreux internautes soulignent ainsi que s’il y a deux mots, c’est bien qu’il y a deux choses différentes.

L’équivalent moderne de l’antisémitisme ?

Plutôt que de définir ce qu’est l’antisionisme, rappelons ce qu’est le sionisme. Selon le Larousse, il s’agit du "mouvement dont l’objet fut la constitution, en Palestine, d’un État juif". Sion est en effet l’une des collines emblématiques de Jérusalem, comme le rappelle le journaliste et écrivain Dominique Vidal, dans un essai publié il y a un an, où déjà il s’interrogeait : "Antisémitisme = antisionisme ?"

L’antisémitisme désigne la "doctrine ou attitude systématique de ceux qui sont hostiles aux Juifs et proposent contre eux des mesures discriminatoires". "Ce sont bien deux choses différentes", reconnaît Sylvain Maillard. Pourquoi alors condamner l’antisionisme ?

"Sous couvert de critiquer Israël, on dénie aux Israéliens et à l’État d’Israël le droit d’exister. Il y a là quelque chose qui est l’équivalent moderne de l’antisémitisme", explique le philosophe et journaliste Roger-Pol Droit, contacté par Konbini news.

Cette idée que l’antisionisme est l’antichambre de l’antisémitisme, voire un antisémitisme qui ne dit pas son nom, n’est pas nouvelle.

Emmanuel Macron avait ainsi déclaré en juillet 2017, à l’occasion des 75 ans de la rafle du Vélodrome d'Hiver, en présence de Benyamin Netanyahou, premier ministre israélien : "Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme."

C’est d’ailleurs en réponse à cette sortie du président de la République que le journaliste Dominique Vidal avait rédigé son essai visant à mettre une ligne de démarcation claire, entre les deux concepts.

"Il n’y a aucun point commun entre antisémitisme et l’antisionisme. L’antisémitisme est un délit. De l’autre côté, il y a une opinion, qu’on peut partager ou non, et qui est la critique de la politique d’Israël", rappelle le journaliste interrogé par Konbini news.

Vers la création d’un délit d’opinion ?

Pour lui, faire de l’antisionisme un délit est très grave.

"Je ne comprends pas qu’on ait besoin d’un texte pour condamner une pensée, une opinion. À ce compte, moi je vais proposer au parti communiste de déposer un projet de loi pour condamner l’anticommunisme, aux gaullistes un projet de loi pour condamner l’antigaullisme, aux libéraux un projet de loi pour condamner l’altermondialisme. En France, on est un pays de liberté, il n’y a pas de délit d’opinion."

Et c’est bien ce que redoutent beaucoup de gens : cette proposition de loi pourrait empêcher à terme de critiquer la politique expansionniste menée par la droite israélienne.

Comme Sylvain Maillard, Roger-Pol Droit semble considérer que l’antisionisme est un antisémitisme 2.0. Mais qu’entendent-ils exactement par antisionisme ? "Aujourd’hui l’antisionisme qui consiste à nier le droit d’existence d’Israël, c’est de l’antisémitisme", tranche le député LREM. Un sentiment partagé par le philosophe :

"On peut être d’accord ou pas d’accord avec les modalités de l’existence de l’État d’Israël, mais je ne vois pas au nom de quoi on peut dénier au peuple juif le droit d’avoir un État et de se battre pour le défendre – sauf à être antisémite."

C’est dans cette zone grise que se nichent tous les désaccords, et précisément là où Sylvain Maillard voulait légiférer. Les frontières sont poreuses. Si tous les antisémites sont antisionistes, la réciproque ne vaut pas. Seulement, lorsque des manifestants traitent Alain Finkielkraut de "sale sioniste de merde", on entend "sale juif de merde". Comment ce glissement s’est-il opéré ?

"À force d’être condamnés, Dieudonné et Alain Soral ont décidé d’employer le mot 'sioniste' au lieu de 'juif', et 'antisioniste' au lieu 'd’antisémite'. C’est une manière de camoufler leur haine des juifs. Mais on ne peut pas faire le procès des autres", s’impatiente Dominique Vidal.

"On ne naît pas antisémite. Mais, à force d’être antisioniste, on le devient"

En mai 2017, Roger-Pol Droit signait une tribune dans le journal Les Échos, "De l’antisionisme à l’antisémitisme". Il concluait sa démonstration par : "On ne naît pas antisémite. Mais, à force d’être antisioniste, on le devient." Il nous explique :

"C’est l’idée de la pente glissante. La répétition obsessionnelle des critiques envers l’État israélien, les questions qui reviennent constamment… Tout cela finit par produire ou par revenir à de l’antisémitisme."

Dans le cas de la proposition de Sylvain Maillard, comme il l’assure, il ne s’agissait pas d’interdire les critiques à l’encontre de la politique israélienne, qui sont d’ailleurs parfois partagées par des juifs : "Vous avez tout à fait le droit de critiquer la politique de Benyamin Netanyahou, et il faut que ça reste comme ça."

"Le principe de pénaliser les injures individuelles où 'sale sioniste' remplace 'sale juif' est une bonne idée. Il faudra évidemment préciser les circonstances, les critères et les modalités d’application, si la loi est élaborée…", précise Roger-Pol Droit.

Finalement, il n’y aura pas de loi pour pénaliser l’antisionisme. Emmanuel Macron n’est pas favorable à la création d’un délit. Toutefois selon France Info, l’Élysée travaille sur la transposition d’une directive européenne, avec une définition de l’antisémitisme qui inclut la négation d’Israël.

Par Clothilde Bru, publié le 21/02/2019

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